Vie de la cité

Discours de Bruno Piriou pour le 76 eme anniversaire de la Libération de Corbeil et Essonnes

Publié le



Discours de Bruno Piriou, Maire de Corbeil-Essonnes, le mardi 25 août 2020 pour le 76 eme anniversaire de la Libération de Corbeil et Essonnes.



Monsieur le Sénateur,

Mesdames et messieurs les élus municipaux,

Mesdames, Messieurs les responsables d’associations,

Mesdames, Messieurs, chers amis,

Comme tous les ans nous fêtons en ce mardi 25 août la libération de Corbeil Essonnes par les forces alliées contre l’Allemagne Nazie le 25 août 1944. Cette libération donnait un coup d’arrêt à quatre années d’occupation et d’oppression. La veille, le 24 août, les troupes allemandes se réfugiaient sur les hauteurs de la rive droite après avoir fait sauter le pont qui enjambait la Seine. Incapables de résister aux forces américaines, les soldats allemands quittèrent définitivement la région le 26 août 1944.

Cette célébration n’est pas commune et nombreuses sont les villes de notre pays qui ne commémorent pas leur libération en 1944. Chez nous c’est une tradition que notre équipe municipale, nouvellement élue le 28 juin dernier, n’aurait voulu manquer pour rien au monde, je salue mes prédécesseurs et j’ai une pensée pour Roger Combrisson, Marie-Anne Lesage, Serge Dassault et Jean-Pierre Bechter. En effet, comment oublier les épisodes dramatiques de bombardement d’un train de munitions le 13 août 1944 qui tuèrent 19 civils et firent 180 blessés graves ? Comment oublier les souffrances endurées par la population ? Comment oublier les privations de liberté, la misère sociale de ces années, les mesures discriminatoires envers nos compatriotes de confession juive et leur déportation dans les camps de la mort, le sacrifice de tous les résistants ? Comment aurait-il pu en être autrement à la lumière des valeurs que nous portons ?

Je fais partie d’une génération née après-guerre et qui a eu la chance de ne pas vivre cette époque et ces épisodes terribles. Cela me donne en tant que maire, cela nous donne en tant que citoyens et plus simplement en tant qu’êtres humains la responsabilité que jamais ne s’éteigne la flamme de la mémoire. Cette mémoire doit être entretenue par un travail pédagogique, par l’éducation mais aussi par des rituels, par des traditions. Jean Jaurès disait de la tradition que c’était « des braises que nous devions entretenir et non des cendres que nous devions conserver ».

Quelles sont ses braises à entretenir ?

Un de mes livres de chevet a toujours été depuis sa découverte : « Discours sur la servitude volontaire » d’Etienne de la Boétie publié en 1574 en latin et traduit en français en 1576 alors que l’auteur n’avait que 18 ans. Ce texte pose la question de la légitimité de toute autorité sur une population et essaye d’analyser les raisons de la soumission de celle-ci. L’originalité de la thèse soutenue par La Boétie est de démontrer que la soumission n’est en général pas forcée mais au contraire, toute volontaire. Combien d’entre nous  s’imaginent que sous des apparences trompeuses, cette obéissance serait obligatoirement imposée ? Comment concevoir qu’un petit nombre puisse contraindre l’ensemble des autres citoyens à obéir servilement ? En fait, tout pouvoir, même quand il s’impose d’abord par la force, ne peut dominer et exploiter durablement une société sans la collaboration active et résignée d’une partie notable de ses membres.

La braise que je souhaite entretenir en ce jour de commémoration est donc l’esprit de résistance.

J’aimerais citer l’écrivain et poète français François Jouffroy : « les révolutions intellectuelles, politiques, artistiques, loin de surgir toutes vaillantes du social et du collectif comme de la cuisse de Jupiter, naissent d’individus, pour la plupart rebelles, assoiffés de vie et d’immenses libertés, qui prétendent pouvoir penser par eux-mêmes, ne dépendre que  de leurs désirs, de leurs volontés, désobéir aux lois et aux principes qu’ils récusent, échapper à toute vindicte, à toute morale autoritaire et dont l’opinion publique ne constitue en rien, jamais et nulle part, ni la boussole, ni, moins encore, le bréviaire ou le guide ».

Tous les changements véritables commencent par de la résistance. Résistance aux systèmes en place, résistance à ce qui parait donné d’avance, résistance à se soumettre, à accepter son sort ou celui des autres, révolte face aux inégalités ou aux injustices, refus de l’exclusion…

Avant de lutter « Pour » on lutte souvent « Contre » et comme le dit le texte plus haut les mouvements collectifs naissent la plupart du temps de l’indignation de quelques-uns, individus ordinaires dont la force de résistance finit par entraîner la réflexion et l’action d’un plus grand nombre sur les problèmes qui nous touchent tous.

Disant cela je ne veux pas nier la puissance de l’action collective. Cette action collective est pour moi et notre équipe municipale indispensable et indépassable. Je dis simplement qu’elle n’est pas à l’origine des changements sociaux. Avant, à la racine de toute mobilisation et de toute évolution, il y a cette capacité de résistance individuelle qui est le signe de la liberté humaine. J’en veux pour preuve l’attitude  et l’action du général de Gaulle qui à la fois militaire et secrétaire d’Etat, aura l’immense courage de dire « NON » à sa hiérarchie militaire dont il est issu et « NON » au gouvernement dont il est membre. Lui qui est un homme très « institué » va oser dire « NON » aux plus grandes institutions. Lui qui est profondément patriote et attaché à son pays va quitter ce pays, la France, et lutter contre le gouvernement de ce pays, démontrant au passage qu’un pays avant d’être un territoire, est un récit, est une idée. Plus que la France elle-même, c’est une idée de la France que défendra la résistance. Il ne faut jamais négliger cela surtout à une époque où l’on nous parle d’identité nationale.

C’est l’éveil des consciences individuelles qui est la première des conditions d’une vie réellement démocratique. Comprendre le monde, savoir d’où l’on vient, connaitre sa propre culture et sa propre histoire, saisir les systèmes de pouvoir qui pèsent sur nos sociétés et imaginer qu’il puisse en être autrement, être convaincu que chacun puisse agir pour transformer la société : voilà le préalable à toute prise de parole, à tout engagement citoyen. Sinon, à quoi bon agir si ce n’est pour défendre son seul intérêt ?

Une telle prise de conscience ne va pas de soi. Il est des sociétés organisées pour l’éviter, pour entretenir au contraire le sentiment d’impuissance et empêcher ainsi toute velléité de résistance à la pensée dominante, toute possibilité d’action.

Les pouvoirs dictatoriaux s’appliquent ainsi à couper les citoyens de toutes réflexions sur eux même et sur l’histoire par le maintien dans la  croyance ou l’ignorance. Cela fut vrai durant l’occupation par l’action des services de propagande du gouvernement de Vichy. Mais dans nos sociétés démocratiques, on peut légitimement se demander parfois si certains médias de masse ne contribuent pas également à l’endormissement des consciences plutôt qu’à leur éveil.

Comment lutter contre cet assujettissement ? Comment favoriser l’émergences de pensées libres, autonomes et responsables capables de résistance et de créativité dans un monde qui tend à faire apparaître le citoyen de base comme de plus en plus minuscule, impuissant et manipulable à merci ?

C’EST A CE DÉFI QUE DUT SE CONFRONTER LA RÉSISTANCE FRANÇAISE QUE NOUS HONORONS AUSSI CE JOUR, DATE DE LA LIBÉRATION DE NOTRE VILLE.

Lorsque on analyse comment la résistance se confronta à cette lourde tâche, on constate curieusement que c’est à quoi se confrontent bien souvent les élus de nos communes !

En effet, face à ce défi de résistance à la servitude volontaire, l’Histoire et l’expérience nous prouvent que c’est en partant de la personne en tant que sujet particulier, en offrant à chaque être humain les moyens de penser sa situation et de le relier à l’universel que l’on avance sur le chemin de la démocratie, de la liberté et de la paix. C’est lorsque progresse l’accès au savoir, lorsque chaque citoyen acquière la liberté de s’informer et de s’exprimer, qu’apparaissent des mouvements de résistance, et à terme, des transformations sociales bénéfiques à toutes et à tous.

  • Élargir l’accès aux savoirs pour renforcer la liberté de penser : On le sait trop peu mais notamment dans les maquis, les réseaux de résistance furent de fantastiques universités populaires
  • Construire et développer des lieux pour écouter et s’exprimer facteur de l’estime de soi clef de la citoyenneté et du vivre ensemble
  • S’organiser et se former
  • Apprendre à débattre et à négocier
  • Créer, développer et permettre des médias autonomes pour s’informer et se faire entendre : Souvenons-nous de « Radio Londres » et des journaux clandestins écrits et publiés par les résistants au risque de leur vie
  • Mobiliser la population mais en acceptant de partir de la base en acceptant la diversité et les désaccords pour construire de l’unité : Rappelons le patient travail de Jean Moulin qui réussit à fédérer dans le Conseil National de la Résistance tous les mouvements allant de la Droite politique aux communistes.
  • Changer la culture du pouvoir en passant de l’autorité institutionnelle à la responsabilité partagée

Les groupes de résistants même s’ils respectaient une forme d’autorité militaire bénéficiaient d’une autonomie et d’une liberté certaine. J’en veux pour preuve la résistance parisienne sous l’autorité du colonel Rol-Tanguy qui prit seule la responsabilité de l’insurrection contre l’armée allemande. Il en fut de même pour la résistance corse qui se libéra dès Octobre 1943.

  • Joindre la parole et l’action par le projet comme forme de mobilisation
  • S’allier en entrant en réseau pour prendre en charge et accepter la complexité
  • Réformer l’action publique : A quoi bon lutter et se libérer si c’est pour retourner en arrière ? Le merveilleux programme du Conseil National de la Résistance si bien dénommé « Les jours heureux », associait à la stratégie de bouter l’ennemi Nazi hors de nos frontières un fantastique programme politique qui donna le droit de vote aux femmes et créa la sécurité sociale. Franchement, qui parmi nous aujourd’hui, quelles que soient ses opinions politiques, renoncerait à sa retraite ou à ses allocations de rentrée scolaires pour ses enfants ? Qui trouverait injuste que nous ayons soigné gratuitement les malades du COVID 19 durant la terrible crise sanitaire que nous avons traversée ? Qui trouve injuste que les salariés qui vont être licenciés suite à cette crise ne soient pas indemnisés par l’assurance chômage ?

N’y-a-t-il pas là matière à penser pour mener l’action publique locale ? Si nos anciens ont réussi cela en période de guerre, de misère et de désolation, ne pourrions-nous pas y parvenir aujourd’hui en période de richesse et d’abondance ?

Oui. Pour toutes ces raisons jamais nous n’aurions manqué et jamais nous ne manquerons à Corbeil Essonnes, de fêter la libération de notre ville et d’honorer ces combattants Français ou venus d’ailleurs.

Il nous reste toutefois à mettre en œuvre et ne jamais abandonner le travail éducatif, notamment en direction des plus jeunes, pour que le souvenir demeure, pour que ces braises soient entretenues, pour que les morts soient honorés.

Comme le disait le grand résistant Stéphane Hessel : « Il nous appartient de veiller tous ensemble à ce que notre société demeure une société dont nous soyons fiers ».

Voilà ce à quoi nous devons continuellement agir. Voilà ce que je voulais vous dire en cette journée du souvenir. Soyez certains que nous serons toujours là où le devoir commande pour mener cette mission.

 

Je vous remercie.

Bruno PIRIOU