Vie de la cité

Discours de la cérémonie du 11 novembre 2020 de Bruno Piriou, Maire de Corbeil-Essonnes

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Commémoration du 11 novembre



Mesdames et Messieurs les responsables d’associations d’anciens combattants,

Mesdames et Messieurs les responsables d’associations,

Mesdames et Messieurs les élu.e.s du Conseil Municipal,

Madame la députée suppléante

Mes chers concitoyens,

 

Il y a 102 ans, le 11 novembre 1918, était signée l’armistice mettant fin à la première guerre mondiale.

Cette horrible guerre, surnommée « la boucherie », faisait 18,6 millions de morts dont 1,5 millions de morts français parmi 7,8 millions d’hommes mobilisés. La France se réveillait à la fois choquée et meurtrie par ce carnage.

Au-delà des hommes mobilisés, l’impact fut immense pour toute la société, en particulier pour les familles des tués, avec 600 000 jeunes veuves de moins de 45 ans et environ un million d’orphelins. Le nombre de naissances fut ainsi réduit de 800 000 à 400 000 par an, ce qui créa « des zones creuses » faisant de la France le pays le plus âgé du monde en 1939.

Et je ne parle pas du décompte macabre des 25 000 unijambistes, les 20 000 manchots ou encore les 14 000 « gueules cassées » recensés par le travail des historiens. C’est un bien sinistre comptage que celui des morts et des blessés…

Le corollaire de cette hécatombe en vies humaines fut aussi l’affaiblissement profond et durable du potentiel économique français apportant un accroissement de la misère sociale et de la pauvreté.

Dans ce contexte, les communes de Corbeil et Essonnes payèrent un lourd tribu durant ce conflit mondial avec la perte de centaines de soldats qui périrent sur les champs de bataille. Des plaques de marbres installées dans l’Hôtel de ville, dans la mairie annexe d’Essonnes, dans la cathédrale Saint-Spire et dans l’église Saint-Etienne listent les noms de ces trop nombreux soldats morts pour la France.

Si la commune d’Essonnes n’eut pas à subir de dommages durant cette guerre, il n’en fut pas de même pour celle de Corbeil. Ainsi, dans la nuit du 22 au 23 mai 1918, un avion de l’armée allemande larguait ses bombes sur la localité, touchant notamment la rue saint Spire et le Cloître. 6 Corbeillois furent tués dans l’un des immeubles impactés, sans compter les blessés. Cet évènement fut jugé tellement exceptionnel au niveau national, qu’il fut marqué dès le lendemain matin, par la visite de Raymond POINCARRE. Le Président de la république avait voulu saluer les familles des victimes et se rendre compte personnellement des dégâts occasionné par ce bombardement nocturne.

Comme l’a relaté Georges Michel, dans son ouvrage : « Corbeil et Essonnes, des origines à la fusion », la population fut invitée par voie d’affichage à assister aux obsèques des victimes qui se déroulèrent le 26 mai 1918. Avec ces bombardements aériens, le monde découvrait une nouvelle forme de guerre encore plus atroce qui ne se limitait plus aux champs de batailles mais venait aussi toucher les populations civiles. C’était une bien triste découverte. Désormais, toutes les guerres allaient aussi s’en prendre aux populations civiles.

 

Nous sommes réunis ce jour au pied du monument aux morts. A défaut de comprendre le pourquoi d’une telle boucherie, les monuments aux morts proposent de se souvenir. Ils martèlent partout par leur présence le même message salutaire : Oui, les guerres ont bien eu lieu. Ils luttent ainsi par leur présence contre l’oubli d’affrontements entre les peuples dont la mémoire s’estompe peu à peu au fil du temps.

En tant que maire, j’agis au nom de la commune mais aussi en tant qu’agent de la République, au nom de l’Etat. La commémoration du 11 novembre se fait à ce titre. Outre le fait d’honorer nos morts, il nous revient donc à nous les maires, de faire preuve en ce jour d’une certaine dimension éducative dans nos propos.

Corbeil-Essonnes est aujourd’hui une « ville monde », dans laquelle vivent des personnes venues de tous les continents du globe. Ils sont tous des Corbeil-Essonnois. Nous partageons ensemble la vie quotidienne d’un territoire, le territoire de notre ville mais aussi celui de la France toute entière, notre patrie républicaine.

Je suis patriote. Cela signifie que j’aime mon pays. Aimer son pays ne signifie pas haïr les autres bien au contraire. Le patriotisme c’est le contraire du nationalisme, ce nationalisme qui ne peut conduire qu’à la guerre, qui nous a conduit à la guerre. Voilà pourquoi en ce jour j’ai choisi de parler des grands absents des monuments aux morts que sont les soldats venus de nos anciennes colonies car  ce sont les éternels oubliés.

Dans toutes les colonies françaises, de Dakar à Saigon, en passant par Casablanca, Alger, Tunis et Pondichéry, l’idée de faire appel massivement à ces hommes pour une guerre prochaine contre l’Allemagne, apparut dès 1910 par des officiers qui avaient servi dans ces colonies. 800 000 hommes furent ainsi mobilisés. Parmi eux on compte plus de 100 000 morts ou disparus et un nombre encore plus grand de blessés, gazés, amputés ou défigurés.

La décision d’un tel recours avait suscité des débats houleux dans les années précédant la guerre. Jean Jaurès s’opposa vivement à cette idée, à la Chambre des députés le 21 février 1910. Parlant de cette décision il disait :

« Après les épreuves et les ravages que la prétendue civilisation européenne a infligé durant des siècles à ces populations, après la longue continuation de ses crimes, vous les jetez d’emblée, par grandes masses aux premiers rangs de vos troupes. (…) ».

Il ajoutait :

« nos amis et moi n’avons contre ces hommes aucun préjugé de race. Nous voulons la justice et nous croyons à l’égalité possible entre tous les hommes ».

Oui, il faut le dire, par cette séparation de leur pays et de leur famille, nous avons demandé à ces hommes qui ne combattaient pas pour leur propre patrie, un sacrifice plus grand qu’aux soldats de France qui défendaient la leur.

Après la guerre, le souvenir de ces morts a été comme effacé des commémorations et des lieux de mémoires officiels.

Construit en 1932, l’Ossuaire de Douamont rassemble les restes anonymes des 500 000 soldats tombés à Verdun. Parmi eux, les os de milliers de tirailleurs Sénégalais et algériens tombés sous l’uniforme français en 1916. Pourtant, sous la voute de l’ossuaire, on ne trouve que des « Pierre, des Paul ou des Jacques » mais aucun Mohamed, aucun Abdou ni aucun Babacar.

En 2006, le Président Jacques Chirac a inauguré, près de là, un monument dédié aux morts musulman de Verdun. Mais pourquoi cette désignation religieuse ? Les soldats coloniaux avaient toutes sortes de croyances et ce qui caractérisait leur statut dans cette guerre était bien d’appartenir à des troupes coloniales et non à une religion.

J’ai appris qu’en 2008, la maire de Reims, Adeline Hazan avait initié un hommage solennel à ces soldats. Elle reconnaissait le tort qu’on leur avait fait. Je la cite :

 « Notre pays a commis des erreurs historiques. Il lui est arrivé de négliger, par-delà ses frontières, les principes fondamentaux de liberté, d’égalité, de fraternité, qui font sa force et sa fierté. En rappelant le rôle de l’armée noire dans la défense de la République pendant la Grande Guerre, nous soulignons haut et fort combien le traitement que notre République a réservé aux peuples africains était indigne de notre histoire commune ».

Aujourd’hui, les enfants des écoles de Corbeil-Essonnes sont de toutes les couleurs. Notre monument aux morts ne porte, et c’est normal puisqu’ils n’étaient pas nés ici, aucun nom qui les renvoient aux origines de leurs parents. C’est pourquoi je voulais en ce jour, leur dire que leurs ancêtres avaient partagé le sort des soldats inscrits sur notre monument.

Sachez que lorsque nous avons proposé aux associations communautaires de la ville d’être présents pour cette cérémonie, 23 ont répondu présentes et ont voulu déposer une gerbe. Malheureusement, pour des raisons sanitaires liées au confinement, seules trois d’entre elles le feront ce jour. Par ce geste, elles symbolisent aussi leur appartenance pleine et entière à notre histoire et à notre destin commun.

Voilà ce que je voulais vous dire pour mon premier discours de commémoration du 11 Novembre en tant que maire de Corbeil-Essonnes.

Pour finir, que nous dit ce monument aux morts ? Il nous dit qu’il n’existe pas de peuple supérieur aux autres, pas de terres promises à quelques-uns. Il n’y a que les sols sanglants des champs de batailles, meurtris par les guerres, où demeurent les dépouilles des êtres humains et finalement de l’humanité toute entière. Oui, comme le disait Jacques Prévert dans son poème Barbara : « Quelle connerie la guerre ! ».

Rappelons-nous toujours que l’amour est plus fort que la haine et qu’à Corbeil-Essonnes, nous voulons faire humanité ensemble. Alors déployons notre joie de vivre ensemble qui est notre meilleure arme pour honorer en ce jour ceux qui sont morts.

Je vous remercie.

Vive la République et Vive la France.

 

Bruno PIRIOU

Maire de Corbeil-Essonnes